En avant première: L'Inachevée

Avec son premier roman intitulé " L'Inachevée " publié au Éditions Grasset & Fasquelle, Sarah Chiche nous dévoile toutes les difficultés que l'on peut rencontrer au cœur d'une fratrie ainsi que ses répercutions sur l'enfance.

A l'aide de personnages haut en couleurs qui évoluent autour de la petite Hamah et une écriture fluide, l'auteur réussi son pari d'aborder des thèmes difficiles de prime abord avec justesse.

A paraître le 2 septembre 2008
Éditions Grasset & Fasquelle

14.90€
Conseillé par Angélique

Le premier chapitre extrait du site de l'éditeur,

Sarah Chiche vit à Paris. L'Inachevée est son premier roman.

A la mémoire de mon père

t puis, très tranquillement, j'ai choisi de vivre. Et pourtant, aujourd'hui encore, le fleuve qui coule et se déroule comme un long ruban de mélancolie sous le pont des Arts est gris comme ses yeux.

Sur une péniche à quai, un type, guitare à la main et clope au bec, fredonne du Kurt Cobain. Affalés sur les berges, une grappe d'étudiants discutent du bien-fondé du blocage de leur fac. A quelques mètres du banc où je suis assise, une petite fille joue à un deux trois soleil avec son père. Un deux trois. Ses petites mains tapent sur le mur du quai. Et, dès que la gamine ouvre les yeux puis se retourne vers son père, il est là, toujours là, et chaque fois un peu plus proche d'elle.


Mon Nokia carillonne. Un message. Un deux trois. Je tapote sur les touches du clavier de mon téléphone portable. Et je souris, en regardant la Seine bouillonner. Je souris. Parce que les aubes sont plus belles quand on a vu la nuit et que les souvenirs sont des feux pâles qui réchauffent les os. Mais maintenant, rideau : il est temps de moucher le coryphée et d'envoyer le chœur antique en cure à Quiberon.

Tandis que les fichiers de mon passé décomposé s'ouvrent dans mon cortex et que sur le fleuve argenté passent les péniches, faire prendre l'air à ce qui fut, une dernière fois, sans regret ni complaisance. Et puis, enfin, parce que arrive un moment où il faut choisir - boire ou conduire, Richard Strauss ou Julien Doré, Cécilia ou Carla, passer ses journées en jogging informe et en bottes Ugg à mâchonner des vieux bouts de Kleenex et des regrets en matant un Derrick ou s'essayer à d'autres typographies -, décider que le bonheur est une indécence que je peux me permettre.

Et pourtant, c'était hier. C'était au siècle dernier.
C'était un de ces clairs-obscurs mauves et duveteux où, tandis que le soleil se noie déjà dans l'encre de la terre, on veut croire encore au jour.
J'avais un instant cessé d'enfouir mon visage dans l'aromatique broussaille de ses boucles platine, pour regarder par la fenêtre les branches des platanes projeter leur ombre sur le boulevard et je plissais les yeux pour essayer d'entrevoir des vies se déployer dans l'immeuble d'en face, quand elle a effleuré mon épaule et m'a demandé : " M'aimes-tu ? "
Dehors, le vent caressait la ville. L'air était chaud, doux et blond.
J'ai levé les yeux au plafond de sa chambre sur lequel elle avait fait peindre des nuages puis, plongeant mon regard dans ses pupilles de lave, j'ai dit :
- Oui.

Elle a eu un sourire énigmatique où sourdaient une tristesse et un mépris profonds dans lesquels je me suis engouffrée.
Oui, j'ai psalmodié. Et je me suis coulée dans ses bras pour boire sa peau miel, laper son ventre creux et jouer avec les poils de son sexe doré.
Ecoute, elle a dit. Elle s'est levée du lit, elle a éteint la télévision où l'on voyait un homme marcher dans la rue, une rose à la main et, sans même prendre la peine de cacher sa nudité, elle s'est dirigée vers la fenêtre en ondulant des hanches, elle a fermé les volets et tiré les rideaux, de sorte que l'espace du dehors est devenu invisible et la rumeur du monde imperceptible, et elle s'est recouchée auprès de moi.

Ecoute, elle a répété. Alors, je n'ai plus vu l'homme à la rose ni même entendu le vent.

Elle a collé sa bouche à mon oreille et m'a chuchoté les autres, tous les autres, leur médiocrité leur méchanceté leur akrasie leur banalité. Les autres, ventripotents d'orgueil, boursouflés de pognon, les autres, l'oncle la tante la grand-mère paternelle. Les autres, son père à elle, le visage décharné qu'il avait en revenant de là où l'on ne revient pas et… mon père, ah oui, mon père qui n'avait pas survécu, qui n'était jamais rentré, lui, de l'hôpital, mais lui c'était un ange, ce sont toujours les meilleurs qui partent en premier et qui nous laissent seuls avec les autres. Tous les autres. Et moi ? Eh bien, moi, heureusement j'étais toujours là avec elle, et tant que je resterai avec elle, il n'y aurait plus de guerre, plus de morts, plus de manque, il n'y aurait plus les autres, il n'y aurait plus d'autre autre qu'elle, et il ne pourrait rien m'arriver.
- Oui, j'ai répété.

Et dans sa chambre aux volets clos, au milieu des draps encore pleins du foutre des hommes qui s'étaient échoués là l'espace d'une nuit ou d'un mois, capturés par le miroir sans tain de ses prunelles grises, je me suis engluée dans la toile de ses mots.

L'ombre de son corps s'est étendue sur le mien, abolissant toute distance me permettant de me penser comme indépendante d'elle. J'ai mis ma vie entre parenthèses. J'ai pris ses rêves pour ma réalité. Et, doucement, elle m'a asphyxiée.

Très vite pourtant, j'ai su qu'il m'aurait fallu fuir, loin, très loin d'elle, pour sauver ma peau. Seulement, voilà, même quand elle me cognait en hurlant je vais te démolir, et que je sentais confusément que le simple fait que je sois au monde lui était insupportable au point que tous mes désirs propres devenaient des désirs sales ; même quand elle me haïssait d'être ce corps innommable parce que déjà trop étranger à elle puisque distinct, par lâcheté, par vanité, parce que je pensais naïvement pouvoir changer les didascalies et faire son bonheur, parce que, oui, je l'aimais, je l'aimais à en crever, je n'ai pas pu l'abandonner dans la grande maison où nous vivions elle et moi. Et puis, je n'aurais pas eu assez d'un baluchon pour, dans mon exil, transporter tous mes jouets. Et puis, je n'avais que cinq ans. Et elle, c'était ma mère.

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle

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